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Le sport féminin et la bataille du design

En 2019, une étude menée dans plusieurs villes européennes a observé l’usage réel des terrains de sport en plein air pendant une semaine. Le résultat : entre 70 et 90% des utilisateurs étaient des garçons et des hommes. Pas parce que les filles et les femmes ne voulaient pas faire de sport. Parce que les équipements, eux, ne les avaient jamais vraiment invitées.

Ce n’est pas une question de goût ou de motivation individuelle. C’est une question de conception. Et la bonne nouvelle, c’est que ce qui a été construit par le design peut être corrigé par le design.

Le terrain de sport « neutre » n’existe pas. Il a toujours été conçu pour quelqu’un — et ce quelqu’un, par défaut, a longtemps été un homme.

Un city-stade n’est jamais vraiment neutre

Prenez un city-stade classique : un grand rectangle entouré de grillage, dédié au football ou au basket, avec deux buts ou deux paniers. Apparemment neutre. En réalité, ce format favorise un type de pratique très spécifique — compétitive, centrée sur un seul jeu, avec des règles d’occupation implicites où « celui qui a la balle » garde le terrain.

Des études d’urbanisme ont montré que ce format décourage particulièrement les filles adolescentes, qui rapportent se sentir mal à l’aise à entrer sur un terrain déjà occupé par un groupe de garçons en train de jouer un match. Le résultat : elles n’y vont simplement pas, ou y vont à des horaires où le terrain est vide — souvent les moins pratiques.

Des villes comme Vienne ont mené des expérimentations en redessinant des parcs entiers : plusieurs petits espaces de pratique au lieu d’un grand terrain central, davantage de zones pour des activités non compétitives (agrès, danse, parcours), un éclairage et une visibilité repensés. Résultat mesuré : la fréquentation féminine de ces espaces a significativement augmenté, sans diminuer la fréquentation masculine. Ce n’était pas un jeu à somme nulle — juste un espace mieux conçu pour plus de pratiques différentes.

L’équipement taillé pour un seul corps

Au-delà des infrastructures, il y a l’équipement lui-même. Pendant des décennies, le matériel sportif — des protections aux chaussures en passant par les vélos — a été conçu en partant d’un corps masculin de référence, puis « adapté » pour les femmes en changeant essentiellement la couleur et la taille.

Le problème ne s’arrête pas à l’inconfort. Des chaussures de running conçues sans tenir compte des différences de morphologie du pied et de foulée entre hommes et femmes augmentent les risques de blessure. Des protections de sport conçues sur un gabarit masculin ne protègent pas correctement une anatomie différente — un problème documenté notamment dans le rugby et le hockey féminins, où les équipementiers ont longtemps proposé des versions « rétrécies » de modèles masculins plutôt que des conceptions repensées.

Les choses changent, mais lentement, et souvent sous la pression de championnes elles-mêmes. Des footballeuses professionnelles ont dû, ces dernières années encore, négocier publiquement pour obtenir des maillots qui ne soient pas de simples coupes resserrées de maillots masculins — un sujet qui semble mineur jusqu’à ce qu’on réalise qu’il s’agit de l’outil de travail quotidien d’athlètes de haut niveau.

La visibilité comme deuxième bataille

Même quand les femmes pratiquent un sport au plus haut niveau, l’infrastructure visuelle qui les entoure raconte souvent une histoire différente.

Les retransmissions de compétitions féminines ont longtemps souffert d’un sous-investissement criant en matière de caméras, d’angles de vue, de réalisation — donnant l’impression, même involontaire, d’un spectacle de second rang. Les affiches et campagnes promotionnelles des clubs amateurs présentent très majoritairement des équipes masculines, même quand une section féminine existe et performe.

Cette invisibilité a un effet en cascade. Une jeune fille qui ne voit jamais d’image d’une joueuse dans le club de son quartier ne se projette pas naturellement dans ce club. Le design visuel — affiches, signalétique, contenus sur les réseaux — n’est pas un détail cosmétique : c’est souvent la première information qu’une personne reçoit sur « qui est censé être ici ».

À l’inverse, des clubs qui ont délibérément intégré des photos d’équipes féminines dans leur signalétique d’entrée, leurs réseaux sociaux et leurs supports de communication rapportent une hausse mesurable des inscriptions féminines — parfois avant même d’avoir changé quoi que ce soit à l’offre sportive elle-même.

Ce que le design peut corriger concrètement

La bonne nouvelle dans tout ce constat, c’est que les leviers sont concrets et relativement peu coûteux comparés à une réforme complète des pratiques sportives.

Sur les infrastructures : multiplier les petits espaces de pratique plutôt qu’un grand terrain unique, repenser l’éclairage et les lignes de vue pour réduire le sentiment d’exposition ou d’insécurité, intégrer des zones d’activité non compétitives (étirement, agrès, jeux collectifs souples) qui élargissent le public sans exclure personne.

Sur l’équipement : concevoir à partir de données morphologiques réelles plutôt que de redimensionner un produit pensé pour un autre corps. Sur la communication : représenter, dans la signalétique et les visuels d’un équipement sportif, la diversité des publics qu’on souhaite réellement accueillir — pas seulement ceux qui viennent déjà.

C’est l’une des trois missions fondatrices de (W)ALL : promouvoir l’inclusivité et le sport féminin n’est pas un supplément d’âme ajouté après coup, c’est un critère de conception dès l’origine — dans le choix des modules, leur disposition, et la façon dont un espace donne envie, ou pas, d’y entrer.

Conclusion : corriger un siècle de conception par défaut

Le sport féminin n’a pas de problème de demande. Les chiffres de pratique augmentent partout où l’offre s’élargit réellement. Ce qu’il a eu, pendant longtemps, c’est un problème d’offre conçue par défaut pour quelqu’un d’autre.

Le design des équipements sportifs urbains a un rôle disproportionné à jouer dans cette histoire — parce qu’il est souvent le tout premier contact entre une personne et l’idée qu’elle pourrait, elle aussi, pratiquer un sport ici, maintenant, sans avoir à demander la permission à qui occupe déjà le terrain.

Changer un terrain, un éclairage, une affiche : ce sont de petits gestes. Mais ce sont précisément les petits gestes que le design peut faire — et que les politiques publiques, à elles seules, mettent des décennies à produire.

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