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Sport & inclusion — quand le design repense l’accessibilité

En 2021, aux Jeux Paralympiques de Tokyo, Markus Rehm saute à 8,62 mètres en longueur avec sa prothèse de jambe. Le record du monde olympique masculin — celui des valides — est à 8,95 mètres. L’écart se réduit chaque année.

À côté de lui, dans la même arène, des athlètes en fauteuil roulant, des sprinters non-voyants guidés par leur tandem, des nageurs avec un seul bras accomplissent des performances qui redéfinissent ce que le corps humain peut faire.

Et pendant ce temps, dans les tribunes, des spectateurs en fauteuil sont relégués dans des zones de visibilité médiocre, les équipements sportifs grand public continuent d’ignorer 15% de la population mondiale, et les visuels des grandes marques sportives sur-représentent encore massivement un seul type de corps.

Il y a un paradoxe énorme entre ce que le sport de haut niveau fait pour l’inclusion et ce que le design sportif ordinaire lui permet.

Le corps augmenté change les règles

La prothèse de course de Markus Rehm — la Össur Cheetah — est un chef-d’œuvre de design biomécanique. Une lame de carbone en forme de J qui emmagasine l’énergie de chaque foulée pour la restituer à la propulsion suivante. Elle ne reproduit pas une jambe humaine. Elle fait mieux sur certains axes.

Ce n’est pas anodin. Pour la première fois dans l’histoire du sport, le design d’un équipement ne compense plus un handicap — il propose une alternative qui, dans certaines configurations, surpasse le biologique.

Les ingénieurs qui travaillent sur ces prothèses viennent du monde du design industriel, de la biomécanique, de la science des matériaux. Ils pensent en termes de performance, d’ergonomie, d’esthétique. La prothèse doit non seulement fonctionner — elle doit être belle. Elle doit dire quelque chose de son porteur. Elle doit permettre l’expression d’une identité.

Amy Purdy, snowboardeuse paralympique, a co-conçu ses prothèses de jambe avec des designers pour qu’elles soient visibles sous ses pantalons de ski. Pas cachées — exhibées. C’est un choix esthétique et politique simultanément.

Les infrastructures ont un siècle de retard

Pendant que les ingénieurs révolutionnent l’équipement adaptatif, la grande majorité des infrastructures sportives reste fondée sur un modèle exclusif.

Les vestiaires ont des bancs standard. Les terrains de fitness ont des machines pensées pour un corps normatif. Les stades ont des places handicapées souvent isolées, mal situées, séparées du reste des spectateurs comme si la mixité physique était un problème à résoudre plutôt qu’une richesse à célébrer.

Le Parc Olympique de Londres, construit pour les JO de 2012, a été salué comme un modèle d’accessibilité. Rampes intégrées dès la conception (pas ajoutées après), signalétique tactile, places pour fauteuils distribuées dans toutes les zones du stade — pas regroupées dans un coin. Des places accessibles avec une vraie vue, pas une vue de consolation.

La différence entre un équipement conçu dès le départ pour être accessible et un équipement auquel on a ajouté une rampe en façade est exactement la différence entre le design inclusif et l’accessibilité de conformité.

L’un dit : vous êtes pensés dans le projet.
L’autre dit : on s’est souvenus de vous à la fin.

Ce que les marques ont (enfin) commencé à faire

Nike a lancé en 2018 la FlyEase, une chaussure de sport à fermeture autonome — conçue initialement pour les personnes ayant des difficultés motrices fines. Résultat inattendu : elle est massivement adoptée par des personnes âgées, des parents avec des enfants en bas âge, des gens pressés. Le design inclusif crée souvent des produits universellement meilleurs.

Adidas a lancé des lignes de maillots de bain modestes pour permettre aux femmes voilées de pratiquer la natation en compétition. La marque aux trois bandes a aussi développé des modèles de chaussures plus larges pour les pieds atypiques, longtemps ignorés par le marché.

Ces initiatives ne sont pas de la charité. Elles sont de la bonne stratégie. Quinze pour cent de la population mondiale vit avec un handicap. Les seniors — une population en croissance — ont des besoins spécifiques. Les communautés culturelles diverses ont des pratiques et des contraintes que le design standard ignore.

L’inclusion n’est pas un marché de niche. C’est le marché principal mal adressé.

La représentation visuelle comme levier de changement

Il y a un terrain sur lequel l’impact est peut-être le plus immédiat et le plus accessible : la communication visuelle.

Pendant des décennies, la publicité sportive a représenté une vision très étroite du corps sportif. Jeune, musclé, valide, souvent masculin, très souvent blanc. Cette représentation n’est pas neutre. Elle dit à ceux qui ne s’y reconnaissent pas : ce monde n’est pas pour vous.

Les campagnes récentes de Nike (“Unlimited You”, “You Can’t Stop Us”), d’Adidas (“Impossible is Nothing” remake) et de Décathlon ont intégré des athlètes handicapés, des corps de toutes morphologies, des pratiquants amateurs, des seniors. Pas comme token de diversité — comme représentation normale de qui fait du sport.

Cette évolution a un effet concret mesurable. Des études montrent que les enfants exposés à des représentations diversifiées du sport sont plus enclins à pratiquer, quelle que soit leur morphologie ou leurs capacités. La représentation crée de la permission.

Vers un design universel du sport

La notion de design universel — conception de produits et d’environnements utilisables par tous, autant que possible, sans adaptation spéciale — est née dans les années 60 dans le monde de l’architecture. Elle arrive tardivement dans le monde du sport.

Mais elle arrive. Les nouvelles générations de designers de produits sportifs ne pensent plus “équipement standard” + “équipement adapté”. Elles pensent “équipement qui fonctionne pour le plus grand nombre dès sa conception”.

Un terrain de pétanque avec une surface drainante accessible aux fauteuils profite aussi aux poussettes, aux personnes âgées, aux enfants. Une salle de sport avec des hauteurs de machines réglables ne sert pas que les personnes de petite taille — elle sert aussi les grands, les gens en rééducation, les femmes enceintes.

L’inclusion par le design n’est pas un sacrifice de performance ou de beauté. C’est une contrainte créative qui produit souvent de meilleurs objets pour tout le monde.

Conclusion : le sport comme laboratoire d’égalité

Le sport a quelque chose d’unique : il est l’un des rares espaces sociaux où la performance objective tranche. Pas la naissance, pas le diplôme, pas le réseau. La performance.

Cette égalité fondamentale devant l’effort et le résultat est ce qui rend le sport si puissant comme métaphore et comme réalité sociale. Mais cette égalité ne peut s’exercer que si l’accès est réel.

Le design — des équipements, des infrastructures, des visuels, des communications — est l’infrastructure invisible de cet accès. Quand il est pensé pour exclure (même inconsciemment), il reproduit les inégalités de la société. Quand il est pensé pour inclure, il peut les corriger.

C’est un pouvoir énorme. Et une responsabilité à la hauteur.

SPORT · DESIGN · SOCIAL

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