
QPV : le terrain est à 5 minutes, mais 1 habitant sur 4 ne fait jamais de sport — et ce n’est pas une question de proximité
Karim a 16 ans. Il habite à 400 mètres d’un terrain multisports à Vénissieux. Il y est allé quatre fois en deux ans, les quatre fois avec ses cousins. Pas parce qu’il n’aime pas le sport — il suit les résultats du PSG et de la sélection algérienne de football avec une attention méticuleuse. Mais le terrain, il dit que « c’est pas pour lui ». Il ne saurait pas exactement expliquer pourquoi. Il ne le reconnaît pas comme un espace qui l’attend.
Cette phrase — « c’est pas pour moi » — est le vrai sujet de l’Observatoire national de la politique de la ville, dont le rapport 2025 vient de confirmer quelque chose que beaucoup pressentaient sans oser le formuler : dans les quartiers prioritaires, la proximité physique des équipements sportifs n’a aucune corrélation avec la pratique sportive.
Les chiffres qui contredisent l’intuition des urbanistes
L’ONPV 2025 présente des données qui méritent qu’on s’y arrête.
Dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, 99 % des habitants ont accès à au moins un équipement sportif dans un rayon de 15 minutes à pied. Cette proportion est identique — ou presque — à celle observée dans les autres quartiers urbains. En termes d’accès géographique au sport, les QPV sont correctement dotés.
Pourtant, le taux de pratique sportive régulière dans ces quartiers est de 78 %, contre 89 % dans le reste de la population urbaine. Onze points d’écart, persistants, documentés sur plusieurs années consécutives.
Chez les femmes, l’écart est encore plus marqué : 75 % dans les QPV contre 86 % en population générale. Et 40 % des habitants de ces quartiers décrivent l’offre sportive disponible comme « insuffisante » — alors même qu’ils ont statistiquement accès à un équipement en quelques minutes de marche.
Ce dernier chiffre est peut-être le plus révélateur : pas insuffisante en nombre, mais insuffisante dans ce qu’elle propose, dans la façon dont elle propose, dans ce qu’elle signale aux habitants sur leur place dans cet espace.
Ce que la proximité ne résout pas
L’erreur de raisonnement est tentante : « si on construit suffisamment d’équipements, les gens viendront. » C’est l’hypothèse qui a guidé plusieurs décennies de politique sportive en zone urbaine sensible.
L’ONPV 2025 montre que cette hypothèse est fausse — ou plutôt incomplète. La distance physique n’est pas le principal frein à la pratique sportive dans les quartiers prioritaires. Ce qui freine, c’est autre chose : la composition genrée des usagers habituels, le sentiment d’une offre conçue pour certains profils et pas d’autres, l’absence de mixité d’âge ou de pratique, le sentiment d’insécurité dans certains espaces, et — facteur rarement mesuré mais constamment cité dans les enquêtes qualitatives — le défaut d’encadrement et d’animation.
Un terrain bétonné ouvert 24h/24 avec des panneaux de basket n’est pas un équipement neutre. Il envoie des signaux très précis sur qui est attendu, à quelle heure, pour quelle pratique. Et beaucoup d’habitants — femmes, filles, jeunes enfants, adultes de plus de 40 ans — reçoivent un signal qui dit « pas toi ».
Concevoir pour ceux qui ne viennent pas
Ce changement de perspective a des implications concrètes sur la façon de concevoir les équipements sportifs en quartier prioritaire.
L’accessibilité physique est nécessaire mais pas suffisante. Ce qui compte autant : la lisibilité de l’espace (qui est attendu, comment s’y prendre, à quelle heure c’est adapté à quel profil), la diversité des pratiques proposées sur une même emprise (pas uniquement basket et football), la qualité de l’éclairage pour les usages en soirée et les usagères, et la possibilité pour des associations locales de s’approprier et d’animer l’espace.
Les données de l’ONPV suggèrent également que les femmes sont particulièrement sensibles à la configuration spatiale : les espaces où les pratiques se déroulent face aux regards — typiquement un terrain ouvert sur rue entouré de gradins informels — ont des taux de fréquentation féminine significativement plus bas que des espaces légèrement encaissés ou délimités qui offrent une forme de protection visuelle.
Ce n’est pas une question de confort. C’est une question d’appartenance.
Ce que ça change pour les maîtres d’ouvrage
Pour une collectivité qui gère un QPV et s’interroge sur l’impact réel de ses équipements sportifs, les données de l’ONPV 2025 pointent vers quelques questions pratiques.
La première est de savoir qui utilise effectivement les équipements existants : quelle tranche d’âge, quel genre, à quelle heure, pour quelle pratique. Cette cartographie des usagers réels — pas des usagers théoriques — permet d’identifier les segments absents.
La deuxième est de comprendre pourquoi certains habitants ne viennent pas, par des méthodes qualitatives (enquêtes de rue, groupes de discussion, travail avec les associations locales) qui donnent accès à la dimension symbolique que les statistiques ne captent pas.
La troisième est de repenser l’équipement non pas comme une infrastructure à mettre à disposition, mais comme un espace à animer — ce qui suppose des moyens humains, pas seulement des moyens en béton et en métal.
Karim n’est pas un cas isolé. Il est le révélateur d’un problème de conception que la prochaine génération d’équipements sportifs en QPV a l’occasion de résoudre — si on accepte d’abord de le poser correctement.
(W)ALL accompagne les collectivités dans la conception d’espaces sportifs inclusifs qui tiennent compte des usages réels des habitants, au-delà de la simple mise à disposition d’équipements.
